Cameroun : La difficile alternance à la tête des partis politiques
Le paradoxe camerounais des partis politiques qui réclament l’alternance mais peinent à l’organiser eux même en interne questionne sur la sincérité des personnes placées à la tête de ces partis. La démission de Maurice Kamto pose une question qui dépasse… Read More
Le paradoxe camerounais des partis politiques qui réclament l’alternance mais peinent à l’organiser eux même en interne questionne sur la sincérité des personnes placées à la tête de ces partis. La démission de Maurice Kamto pose une question qui dépasse largement le MRC : quelle est la place de l’alternance dans les partis politiques camerounais eux-mêmes ?
Le paradoxe est saisissant.
Le discours politique camerounais est régulièrement dominé par les appels à l’alternance au sommet de l’État. Mais dans plusieurs formations politiques, les dirigeants historiques ont occupé la direction pendant des décennies, parfois jusqu’à leur disparition.
Le cas le plus emblématique reste celui du RDPC, dont Paul Biya demeure le président national. Le chef de l’État dirige le parti depuis sa création en 1985 et demeure également à la tête de l’État. Cette concentration exceptionnelle de la fonction étatique et de la fonction partisane constitue l’un des traits les plus durables du système politique camerounais. Les données officielles de la présidence de la République présentent toujours Paul Biya comme président du RDPC.
Mais le phénomène ne concerne pas uniquement le parti au pouvoir.
Dans l’opposition et les formations alliées au pouvoir, plusieurs partis ont également longtemps été associés à des figures historiques. L’UNDP demeure fortement identifiée à Bello Bouba Maïgari, tandis que l’UDC a longtemps été incarnée par son fondateur, le Dr Adamou Ndam Njoya. Après le décès de ce dernier en 2020, l’UDC a toutefois opéré une succession à sa tête : Hermine Patricia Tomaïno Ndam Njoya a été élue présidente nationale lors de la convention de 2021.
Le SDF offre également un exemple intéressant. Après avoir été pendant des décennies incarné par son fondateur John Fru Ndi, le parti a finalement opéré une transition générationnelle avec l’élection de Joshua Osih à sa présidence en octobre 2023.
Cette évolution est importante : elle démontre que l’alternance à la tête d’un parti est possible au Cameroun. Mais elle reste encore loin d’être une pratique systématique.
Le problème n’est donc pas seulement la longévité des dirigeants
Il serait cependant trop facile de réduire la question à l’âge ou à la durée des mandats.
Un dirigeant peut rester longtemps à la tête d’un parti parce qu’il bénéficie régulièrement de la confiance des militants et parce que les statuts le permettent. La véritable question démocratique est plutôt celle de la capacité des partis à organiser une compétition interne réelle, transparente et régulière.
Existe-t-il des élections internes crédibles ?
Les mandats sont-ils réellement limités ?
Les congrès se tiennent-ils régulièrement ?
Les courants minoritaires peuvent-ils s’exprimer ?
Les militants disposent-ils d’une véritable liberté de candidature ?
Existe-t-il une génération de responsables capables de prendre la relève ?
C’est à ces questions que les partis camerounais devront répondre s’ils veulent que leur revendication d’une démocratie nationale soit cohérente avec leur propre fonctionnement interne.
La démission de Maurice Kamto donne donc au MRC une occasion historique : transformer une crise de leadership en expérience d’institutionnalisation du parti.
Et le régime dans tout cela ?
C’est probablement l’une des questions les plus sensibles de cette affaire.
Le régime de Yaoundé ne peut pas être indifférent à la démission de Maurice Kamto. Mais il faut distinguer ce qui relève des faits de ce qui relève de l’interprétation politique.
Le fait établi est que le MINAT a récemment refusé de prendre acte de la convention extraordinaire ayant reconduit Maurice Kamto à la tête du MRC. Cette position administrative est intervenue alors que des contestations internes et des procédures judiciaires portaient déjà sur la légitimité de cette direction.
Dans ce contexte, la démission de Maurice Kamto constitue nécessairement une évolution majeure pour le pouvoir.
Première lecture : un soulagement institutionnel.
La disparition de Maurice Kamto de la présidence du MRC pourrait permettre au gouvernement de considérer que le principal contentieux autour de la direction du parti a perdu une partie de sa substance.
Deuxième lecture : une victoire politique potentielle pour le régime.
Maurice Kamto demeure l’une des figures les plus importantes de l’opposition camerounaise. Son départ de la direction du MRC peut objectivement être perçu comme un affaiblissement d’une formation qui s’était imposée comme l’un des pôles majeurs de la contestation politique.
Troisième lecture : un risque pour le pouvoir.
Une opposition affaiblie n’est pas nécessairement une opposition neutralisée. La démission de Kamto peut au contraire provoquer une recomposition du paysage politique, avec l’émergence de nouvelles figures, de nouvelles alliances et de nouvelles stratégies à l’approche des élections législatives et municipales de février 2027.
Autrement dit, le régime peut se réjouir de la disparition d’un adversaire institutionnel encombrant tout en redoutant les conséquences imprévisibles de la recomposition qui pourrait suivre.
Il serait donc hasardeux d’affirmer, sans éléments supplémentaires, que le pouvoir est directement à l’origine de cette démission. En revanche, il est incontestable que la position du MINAT sur la convention du MRC a contribué à créer un environnement politique et administratif particulièrement difficile pour la direction issue de cette convention.
2027 : le véritable test commence maintenant
Le calendrier donne à cette démission une dimension supplémentaire.
Les élections législatives et municipales prévues en février 2027 approchent. Pour le MRC, l’enjeu n’est désormais plus seulement de régler une bataille de leadership. Il s’agit de préserver son appareil politique, ses militants, ses structures locales et sa capacité électorale.
La question essentielle sera donc celle-ci :
Le MRC peut-il survivre au départ de Maurice Kamto de sa présidence sans perdre son identité politique ?
Si la réponse est oui, alors cette démission pourrait paradoxalement constituer le début de la transformation du MRC en véritable parti institutionnel, capable de dépasser son fondateur.
Si la réponse est non, le départ de Kamto pourrait au contraire provoquer une crise de succession, des divisions internes et une perte d’influence à quelques mois des élections.
Une leçon pour toute la classe politique camerounaise
Au-delà du MRC, la démission de Maurice Kamto devrait interpeller l’ensemble des formations politiques camerounaises.
Un parti politique ne devrait pas être conçu comme la propriété d’un individu, même lorsque celui-ci en est le fondateur ou la figure historique. La véritable maturité démocratique d’une formation se mesure à sa capacité à organiser la succession de ses dirigeants sans implosion.
Le RDPC doit un jour répondre à la question de sa succession à Paul Biya. Le SDF a déjà commencé cette transition avec Joshua Osih. L’UDC a également connu une succession après la disparition d’Adamou Ndam Njoya. D’autres formations devront, tôt ou tard, affronter la même réalité.
La question n’est donc pas simplement de savoir qui dirige un parti et depuis combien de temps.
La véritable question est : le parti est-il plus fort que son président ?
C’est probablement le principal enseignement de la démission de Maurice Kamto.
En quittant la présidence du MRC, le professeur laisse derrière lui une formation politique qui devra désormais prouver qu’elle peut fonctionner sans son fondateur à sa tête. Et, dans le même temps, cette crise offre au Cameroun une occasion de réfléchir à une question fondamentale : peut-on véritablement construire l’alternance au sommet de l’État sans commencer par l’organiser au sein des partis politiques eux-mêmes ?
À quelques mois des élections de 2027, cette question dépasse largement le MRC. Elle concerne désormais toute la classe politique camerounaise.
Saint Clair kengue

